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Les Relations des Jésuites contiennent 6 tomes et défont le mythe du bon Sauvage de Jean-Jacques Rousseau, et aussi des légendes indiennes pour réclamer des territoires, ainsi que la fameuse «spiritualité amérindienne».

jeudi, juin 17, 2010

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Chapitre III.

De la Mission de Sainte Marie du Sault.


Dieu a continué ses misericordes sur cette Mission, qui compte depuis un an plus de cent quarante-cinq personnes baptiseez dans une belle Eglise bastie depuis peu en ce païs-là, qui attire l'admiration, non seulement des Sauuages, mais aussi des François, qui la considerent comme une chose assez surprenante, estant avancee comme elle est de plus de quatre cents lieues (environ 1 600 km.)dans les forests.

Nostre-Seigneur, qui a voulu jetter les premiers fondemens de ce Christianisme par des signes extraordinaires, a eu la bonté de l'amplifier par les mesmes moyens par lesquels il luy a donné naissance: il a operé des merveilles en tous les aages, pour faire voir que tous étoient appellez à son Royaume; nous n'en rapporterons que deux de chaque aage, qui suffiront pour faire voir que les misericordes de Dieu s'estendent jusques icy.

Dans l'aage le plus tendre, la premiere merveille qui arriva le 29. Octobre 1671. fust telle. Plusieurs Sauuages ayant esté baptisez tous ensemble en ce jour dedié au grand Protecteur de l'Eglise S. Michel, dont on donna le nom à un des baptisez, et celuy de Gabriel à un autre, qui estoit un enfant de trois à quatre ans, cet enfant estoit tout moribond, et mesme durant les quatre jours qui suivirent son Baptesme, il perdit tout sentiment; de sorte qu'on le tenoit desia pour mort, quand le Pere Gabriel Druillettes, qui a soin de cette Mission, alla faire sur luy quelques prieres, et luy jetta de l'eau benite en forme de Croix; ce qu'il n'eust pas sitos fait, qu'au grand estonnement de tout le monde, l'enfant fust parfaitement guery; et depuis il ne cesse de faire, de soy-mesme, à tous momens le signe de la Croix, comme en reconnoissance de cette faveur.

La seconde merveille est arrivee en la personne d'une jeune fille d'un Capitaine Outaoüac, nommee Ursule; elle estoit malade à l'extremite d'une fievre continue, qui l'avoit reduite si bas, que depuis longtemps elle ne mangeoit plus. Un jour de Vendredy le Pere la fust voir, et l'ayant instruite sur le Mystere de la Passion de Nostre-Seigneur, il luy dist que c'estoit à tel jour qu'il avoit versé son sang pour nostre salut, et l'encouragea à prendre confiance en l'eau benoite; il en jette en mesme temps sur elle, priait saint François Xavier d'interposer son credit pour sa guerison; apres quoy il sort de la cabane, et le lendemain matin le pere de la malade vint en diligence à l'Eglise, et dist au Pere Druillettes: Remercions Dieu, ma fille vit; elle commença à manger hier au soir, incontinent apres que tu fus sorty de ma cabane.

Nous pouvons faire choix de deux autres merveilles assez extraordinaires, que Dieu a operées sur des personnes plus avancées en aage. Une jeune femme estoit presque aux abois, et on ne croyoit pas qu'elle dust vivre encore un jour. Tout l'enfer sembla s'interesser pour la remettre en santé, mais cette guerison estoit due au Ciel. Le plus fameux Jongleur du pays avoit remply la cabane de la malade d'un grand nombre de ses supposts, pour faire autour d'elle toutes leurs ceremonies diaboliques; le Pere y estant entré reprist ce Jongleur, de ce qu'ayant esté luy-mesme guery par la vertu de la priere, il ne gardoit pas la promesse qu'il avoit faite de ne plus user desormais de ces sortes de superstitions. Il le fist sortir de la cabane avec toute sa suitte, et en la place de ces ministres d'enfer, ayant assemblé les enfans, il les fait prier Dieu avec la malade; ce ne fust pas inutilement, car incontinent apres elle fust saisie d'un doux sommeil, et le jour suiuant, auquel on jugeoit qu'elle deuoit mourir, elle se trouua de grand matin à l'Eglise, dans une parfaicte santé, pour y rendre graces à Dieu, et à saint Xavier son liberateur.

L'autre merveille fust faicte en la personne d'un jeune homme, lequel ayant esté blessé d'un coup de fleche, qu'on pensoit estre encore dans le corps, fust frotté d'eau benoite par cinq fois, et incontinent guery, lorsque tout le monde en desesperoit.

La vieillesse a eu part aussi à ces faveurs, nous n'en rapportons icy que deux exemples. Une femme fort aagee et toute moribonde, prend resolution d'aller encore une fois à l'Eglise avant que de mourir; ses parens, qui ne croyoient pas qu'elle pust faire deux pas, la destournent de ce dessein; elle persiste, et dist hautement qu'elle ne mourra pas contente, qu'elle ne se soit acquittee de cette devotion. On l'emmeine donc en nostre Chapelle, et elle y adresse des prieres à Dieu si ardentes, qu'elles ravissent tous ceux qui l'entendoient, et ensuite on l'aide à retourner chez elle, où elle vesquit encore contre l'attente de tout le monde, et elle ne mourut point qu'apres avoir declaré u'elle pensoit avoir esté transportée dans le Paradis, où elle disoit avoir veu certaines personnes, qu'elle fist connoistre, nommant entre autres une fille qui estoit morte peu de temps apres son Baptesme.

Un vieillard aveugle se fist conduire à l'Eglise, et y demanda à Nostre-Seigneur la veue, et la demanda avec tant de foy, que sa priere fust exaucée; il en rend graces à Dieu, il sort de l'Eglise parfaitement guery, et s'en allant dans les bois, il y faict sa chasse, il y tend des pieges aux orignaux pendant tout l'Hyver, et agist comme si jamais il n'avoit esté aveugle.

On pourroit apporter plusieurs autres merveilles de cette nature, qui ont servy beaucoup à deraciner les deux principaux vices qui regnent parmy ces Peuples, sçavoir, la jonglerie et la poligamie; car on y voit des personnes que la mort enleve subitement, parce qu'elles s'adressent à leurs Jongleurs, et d'autres qui réchappent du danger manifeste, parce qu'elles ont recours à Dieu; on voit souvent que les Sauuages qui ont plusieurs femmes, souffrent une cruelle faim, et que les Chrestiens du mesme lieu sont dans l'abondance, qui leur est manifestement procurée par les prieres des enfans; on voit esvidemment que la superstition de ceux qui mettent leur esperance en plusieurs demons familiers, qu'ils tiennent pour maistres de leur vie et de leur bonne fortune, est confondue, et que ceux qui ne reconnoissent point d'autres divinitez que la Lune et le loup sont frappez de maladie, pendant que ceux qui ne reconnoissent que le vray Dieu, jouissent d'une santé parfaite: enfin on remarque que le Christianisme s'establist icy malgré tout l'enfer, qui ne manque pas d'y mettre bien des oppositions, mais elles ne serviront qu'à rendre cette Eglise d'autant plus florissante, qu'elle a plus de persecutions à souffrir.


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Version en français contemporain

Chapitre III.

De la Mission Sainte-Marie-du-Sault ou Sault-Sainte-Marie.

Dieu a continué ses miséricordes sur cette Mission, qui compte depuis un an plus de cent quarante-cinq personnes baptisées dans une belle église bâtie depuis peu en ce pays-là, qui attire l'admiration, non seulement des Sauvages, mais aussi des Français, qui la considèrent comme une chose assez surprenante, étant avancée comme elle est de plus de quatre cents lieues (1 600 km.) dans les forêts.

Notre-Seigneur, qui a voulu jeter les premiers fondements de ce christianisme par des signes extraordinaires, a eu la bonté de l'amplifier par les mêmes moyens par lesquels Il lui a donné naissance. Il a opéré des merveilles de tous les âges, pour faire voir que tous étaient appelés à son Royaume. Nous n'en rapporterons que deux de chaque âge qui suffiront pour faire voir que les miséricordes de Dieu s'étendent jusqu'ici.

Dans l'âge le plus tendre, la première merveille qui arriva le 29 octobre 1671 fut telle. Plusieurs Sauvages ayant été baptisés tous ensemble en ce jour dédié au grand Protecteur de l'église Saint-Michel, dont on donna le nom à un des baptisés, et celui de Gabriel à un autre qui était un enfant de trois à quatre ans. cCet enfant était tout moribond (près de mourir), et même durant les quatre jours qui suivirent son baptême, il perdit tout sentiment (sans connaissance), de sorte qu'on le tenait déjà pour mort, quand le Père Gabriel Druillettes, qui a soin de cette Mission, alla faire sur lui quelques prières, et lui jeta de l'eau bénite en forme de croix, ce qu'il n'eut pas sitôt fait, qu'au grand étonnement de tout le monde, l'enfant fut parfaitement guéri. Et depuis il ne cesse de faire, de lui-même, à tous moments le signe de la Croix, comme en reconnaissance de cette faveur.

La seconde merveille est arrivée en la personne d'une jeune fille d'un chef outaouais, nommée Ursule. Elle était malade à l'extrême d'une fièvre continue, qui l'avait réduite si bas (tellement affaiblie), que depuis longtemps elle ne mangeait plus. Un vendredi, le Père vint la voir, et l'ayant instruite sur le Mystère de la Passion de Notre-Seigneur. Il luy dit que c'était ce jour qu'Il avait versé Son sang pour notre salut, et l'encouragea à prendre confiance en l'eau bénite. Il en jette en même temps sur elle, priait saint François Xavier d'intercéder pour sa guérison. Après quoi il sort de la cabane (abri de fortune), et le lendemain matin le père de la malade vint en hâte à l'église, et dit au Père Druillettes: «Remercions Dieu, ma fille vit. Elle commença à manger hier au soir, immédiatement après que tu fus sorti de ma cabane

Nous pouvons choisir deux autres merveilles assez extraordinaires que Dieu a opérées sur des personnes plus âgées. Une jeune femme était presque aux abois (dans une situation désespérée), et on ne croyait pas qu'elle dut vivre encore un jour. Tout l'enfer sembla s'intéresser pour la remettre en santé, mais cette guérison était due au Ciel. Le plus fameux jongleur (sorcier) du pays avait rempli la cabane de la malade d'un grand nombre de ses suppôts, pour faire autour d'elle toutes leurs cérémonies diaboliques. Le Père y étant entré reprit ce jongleur, de ce qu'ayant été lui-même guéri par la vertu de la prière, il ne gardait pas la promesse qu'il avait faite de ne plus user désormais de ces sortes de superstitions. Il le fit sortir de la cabane avec toute sa suite, et en la place de ces ministres de l'enfer, ayant assemblé les enfants, il les fait prier Dieu avec la malade. Ce ne fut pas inutilement, car aussitôt après elle fut saisie d'un doux sommeil, et le jour suivant, auquel on jugeait qu'elle devait mourir, elle se trouva de grand matin à l'église, en parfaite santé, pour y rendre grâces à Dieu, et à saint Xavier son libérateur.

L'autre merveille fut faite en la personne d'un jeune homme, lequel ayant été blessé d'un coup de flèche qu'on pensait être encore dans le corps, fut frotté d'eau bénite par cinq fois, et sur-le-champ guéri, lorsque tout le monde en désesperait.

La vieillesse a eu part aussi à ces faveurs. Nous n'en rapportons ici que deux exemples. Une femme fort âgée et mourante, prend la résolution d'aller encore une fois à l'église avant de mourir. Ses parents, qui ne croyaient pas qu'elle put faire deux pas, la détournent de ce dessein. Elle persiste et dit hautement qu'elle ne mourra pas contente qu'elle ne se soit acquittée de cette dévotion. On l'emmène donc en notre chapelle, et elle y adresse des prières à Dieu si ardentes, qu'elles ravissent tous ceux qui l'entendaient, et ensuite on l'aide à retourner chez elle, où elle vécut encore contre l'attente de tout le monde, et elle ne mourut point qu'après avoir déclaré u'elle pensait avoir été transportée dans le Paradis, où elle disait avoir vu certaines personnes, qu'elle fit connaître, nommant entre autres une fille qui était morte peu de temps après son baptême.

Un vieillard aveugle se fit conduire à l'église, et y demanda à Notre-Seigneur la vue, et la demanda avec tant de foi, que sa prière fut exaucée. Il en rend grâces à Dieu, il sort de l'église parfaitement guéri, et s'en allant dans les bois, il y fait sa chasse. Il y tend des pièges aux orignaux pendant tout l'hiver, et agit comme si jamais il n'avait été aveugle.

On pourrait apporter plusieurs autres merveilles de cette nature, qui ont servi beaucoup à déraciner les deux principaux vices qui règnent parmi ces peuples, à savoir, la jonglerie et la polygamie. Car on y voit des personnes que la mort enlève subitement parce qu'elles s'adressent à leurs longleurs, et d'autres qui réchappent du danger manifeste parce qu'elles ont recours à Dieu. On voit souvent que les Sauvages qui ont plusieurs femmes souffrent une cruelle faim, et que les chréstiens du même lieu sont dans l'abondance qui leur est manifestement procurée par les prières des enfants. On voit évidemment que la superstition de ceux qui mettent leur espérance en plusieurs démons familiers qu'ils tiennent pour maîtres de leur vie et de leur bonne fortune, est confondue, et que ceux qui ne reconnaissent point d'autres divinités que la lune et le loup sont frappés de maladie, pendant que ceux qui ne reconnaissent que le vrai Dieu, jouissent d'une santé parfaite. Enfin on remarque que le christianisme s'établit ici malgré tout l'enfer qui ne manque pas d'y mettre bien des oppositions. Mais elles ne serviront qu'à rendre cette Église d'autant plus florissante qu'elle a plus de persécutions à souffrir.

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